Yohan a accepté de répondre à nos questions. Merci à lui ! Tu as été sélectionné pour ce quatorzième numéro avec ta nouvelle Samuele, peux-tu expliquer sa genèse ? Automne 2017, dépression saisonnière un peu plus pluvieuse que la normale. Une grande envie de foutre le camp, grand classique chez moi. Je cherche une recette pour remonter la pente sans l’ingrédient « fuite ». Mon frère de passage un soir me dit : « T’écrivais avant, pourquoi tu t’y remets pas ? » Une recherche Google « concours de nouvelles » dont on prend le premier résultat comme exercice et voilà. Je vous laisse deviner la contrainte ! Plus à l’aise dans un registre particulier ? De quoi aimes-tu parler dans tes histoires ? S’il existe un point de rencontre entre le documentaire, la fiction et la poésie, alors je dois traîner par là. J’écris mais j’ai une obsession pour le non-dit, le non-écrit. Ce qui donne des textes secs et un peu (trop ?) elliptiques. Je me vois comme un envoyé spécial au pays des émotions qui utilise la fiction pour décrire ce qu’il a vu. Les faits, l’histoire sont là pour essayer de rapporter fidèlement des émotions. Et pour avoir des émotions, il faut des personnages. Le personnage est la base de tout. L’histoire en découle. Les personnages que je préfère sont à la marge, un peu dingues, avec un léger strabisme qui décale juste un peu le point de vue, faisant apparaître l’absurdité des sociétés humaines soi-disant « évoluées ». Comme dans les illusions d’optique où il faut loucher pour voir la 3D. Quand et comment as-tu commencé à écrire ? Te rappelles-tu ta première histoire ? Je suis plutôt du type attardé. Enfant, je n’écrivais ni ne lisais. J’ai même eu zéro à l’écrit du bac français et deux à l’oral, c’est dire le niveau. Puis, à force de poils venus percer la peau douce et naïve de l’enfant, me faisant entrapercevoir le vertige de l’être, je suis tombé, d’abord sur un rasoir, puis sur un dictionnaire, puis sur les chroniques de Vialatte. C’est parti de là, du vertige et des mots. Mes premiers textes étaient de la poésie. C’est d’ailleurs ce que je continue à écrire le plus régulièrement. Mais je les finis rarement. C’est plus une forme d’hygiène, évacuation du trop-plein par les mots. J’ai aussi retrouvé dans des vieux cartons des bouts de fiction dont j’avais complètement oublié l’existence, je m’essayais donc apparemment aussi à ça. J’ai aussi écrit des récits de voyage, et c’est d’ailleurs les premiers textes que j’ai partagés, et les premiers encouragements que j’ai reçus. Ce qui fait que je suis permis… Quel est ton rythme d’écriture ? Très irrégulier. À la limite de la culpabilité. Culpabilité parce que pas légitime (pour qui tu te prends ?), culpabilité parce que le monde paraît aller tellement mal (t’as pas mieux à faire ?). Pour moi l’écriture est comme une randonnée en haute montagne. On en chie beaucoup pour quelques moments de grâce tels qu’on repart à chaque fois. J’ai des phases, en fonction du projet sur lequel je suis, et de l’humeur du capitaine. Mon premier roman a mis dix ans pour voir une rotative, le deuxième texte que j’ai publié a traîné vingt ans d’un tiroir à l’autre. Là je « finis » un roman sur lequel je travaille depuis cinq ans. Et dans les temps morts j’en ai commencé un autre qui verra peut-être le jour dans dix ans. Modeste travail de tricot.J’ajoute que pour moi, même dans un monde qui part en cacahuète — surtout dans un monde qui part en cacahuète —, l’art est très important. On traverse ce que je comprends comme une « crise du récit », alors il faut lutter pour reprendre la main sur l’histoire qu’on nous raconte à longueur de journée, de consumérisme, d’individualisme… Il faut reprendre la main, et l’artiste est au centre de cette bataille.Mais je ne me considère pas comme un artiste. Comme un écrivain, j’y arrive, mais artiste non. Sûrement parce que j’ai pas mis l’art au centre de ma vie. L’art est chez moi un effet de bord, un dégât collatéral. Comment construis-tu ton travail ? J’ai essayé plusieurs approches, mais celle qui marche le mieux pour moi est fragmentaire. Pas de plan, pas de page blanche. Un carnet de notes et les tripes grand ouvertes.Concrètement, je n’écris pas devant mon ordi. Disons, pas devant une page blanche. Je suis devant mon ordi quand j’ai quelque chose à écrire, un truc qui doit sortir. Sinon je laisse infuser.La technique, si on veut appeler ça une technique, est de laisser vivre les personnages, l’histoire en soi. Ils nous habitent, on les aime, on a envie d’avoir de leurs nouvelles, on a envie de les faire grandir.Alors tout ce qu’on vit est plus ou moins passé au filtre de ces personnages, ça leur arrive plus ou moins à eux aussi. Comme une voix off qui dit : « Et si c’était XXX qui venait lui aussi de rater sa mayonnaise ? », « Et si cette grande émotion qui me traverse était vécue par YYY ? »Souvent quand je suis bloqué sur une réplique, sur un point du récit, qu’il manque une transition dans la vie d’un personnage, c’est la vie qui va me la souffler. Faut juste écouter. L’important étant de garder en soi l’histoire, les personnages, comme une présence amicale. Et c’est souvent l’estomac qui va dire « ah oui là t’as trouvé un truc ».Écrire pour moi c’est transposer. Transposer le monde qui m’entoure dans une autre réalité. Dans la transposition tout peut changer, sauf l’émotion, qui est le pilier et la vérité de l’écrivain.En plus de mon carnet de notes, j’ai une petite liste de scènes à écrire, que je complète au fil de l’eau, et que j’écris au fil de l’inspiration.Quand j’ai l’impression d’avoir écrit toutes les scènes commence le vrai boulot, le plus long : remettre à plat et connecter les pièces du puzzle.J’ai aussi essayé de faire un plan, des fiches personnages, etc., mais ça n’a pas marché, c’était démotivant. J’écris avec le bide. Si je fais un plan, c’est mon cerveau qui prend les commandes,… Poursuivre la lecture Interview Yohan Boniface