Interview Bouffanges #5
Bouffanges ayant déjà répondu à une « interview classique », à un portrait chinois, à une foule d’interrogations sur ses habitudes de lecture et à la même foule d’interrogations concernant ses habitudes d’écriture, L’Indé Panda a choisi de lui offrir carte blanche pour une tribune sur le sujet de son choix (en rapport avec la littérature, quand même !) Petit éloge de la nouvelle Je profite de la tribune que m’offre L’Indé Panda pour parler un peu de mon amour pour ce format si particulier, trop peu goûté en France. Étonnamment, au pays de Marcel Aymé, de Guy de Maupassant, la nouvelle apparaît aux yeux du plus grand nombre comme un sous-format. La nouvelle ne serait-elle donc qu’un succédané de roman pour auteur besogneux ou feignant ? Il est vrai qu’à l’heure où la tendance va vers les sagas, les suites, les reboots, les remakes, à l’heure, en d’autres mots, du grand recyclage des idées, il peut paraître inepte de gaspiller une intention pour n’en tirer que quelques pages. Et il est vrai que dans notre pays, les nouvelles du goût des éditeurs sont le plus souvent ces petites choses rabougries que l’on nomme souvent, à la française, des tranches de vies. Les fondements de la nouvelle, sa profession de foi en quelque sorte, est pourtant à mille lieues de ce triste format. Historiquement, une nouvelle n’est pas un petit roman, pas plus qu’une tranche d’un potentiel roman ; une nouvelle est un condensé de littérature, qui présente en quelques mots une situation, la contord pour proposer un arc narratif extrêmement vif jusqu’à une chute souvent puissante. Les auteurs anglosaxons et sud-américains se sont approprié le format avec une grande efficacité, proposant des déclinaisons infinies sur ces bases. De Jorge Luis Borges à Ted Chiang, en passant pas des centaines d’autres, il y a du génie dans les moindres lignes. Car la nouvelle a cette exigence : en trop peu de mots, on ne peut se permettre d’en utiliser pour ne rien dire. Chaque mot, chaque phrase doit être ciselée avec attention. Un personnage ne peut être là sans une motivation claire ; une situation ne peut être approximative ; un dialogue ne peut se permettre d’être bavard. Pis encore, à mes humbles yeux, la nouvelle s’appuie sur un outil que délaisse souvent le roman, par nature : l’ellipse. La nouvelle est souvent moins belle de ce qu’elle dit que de ce qu’elle tait. L’auteur laisse volontiers au lecteur le loisir de combler les trous. Plutôt que de lui expliquer la genèse des ressentiments de tel ou tel personnage comme le ferait le romancier (et c’est souvent toute la beauté du roman), le nouvelliste tente de dessiner quelques traits subtils qui permettront au lecteur de s’interroger. La nouvelle n’exige donc pas le même travail que le roman, que ce soit de la part de l’auteur ou du lecteur, et n’a pas vocation à servir les mêmes intentions. Certaines histoires sont faites pour être développées sur de longues centaines de pages (un Seigneur des Anneaux en vingt pages serait peut-être bien frustrant), quand d’autres sont faites pour être présentées en quelques centaines de mots. On me demande régulièrement pourquoi je ne développe pas mes idées en romans (ce que je fais parfois, néanmoins), mais la question elle-même me semble inepte : pourquoi diluer, délayer une idée, quand je peux la condenser en quelques pages ? Qui voudrait écouter cinq heures de discours dont on aurait saisi l’essence en dix minutes ? Cependant, je crois qu’en France, le chemin vers la reconnaissance de la nouvelle risque d’être très long. Quand je vois les nouvelles récompensées par nos plus hautes distinctions nationales, et celles que récompensent les prix américains, je ne peux m’empêcher d’être peiné. Peut-être l’initiative de L’Indé Panda pourra-t-elle permettre, en proposant des nouvelles parfois très atypiques, de contribuer à la réhabilitation de ce format littéraire si particulier ? Ce format que j’aime d’amour fou. Merci à Bouffanges pour cette tribune ; nous espérons qu’il nous pardonnera pour l’illustration étrange, mais quand vous tapez « nouvelle Panda » dans google, il se refuse à proposer autre chose que des photos de voiture.
Interview Bouffanges #4
Bouffanges ayant déjà répondu à une « interview classique », à un portrait chinois et à une foule d’interrogations sur ses habitudes de lecture, il nous dévoile à présent tous ses secrets d’écrivain… Merci à lui ! As-tu des sources d’inspirations particulières ? Pas vraiment. Tout m’inspire. Depuis très longtemps, tout petit sûrement, je me sens vigilant de ce qui m’entoure, prêt à me saisir d’un détail qui me touche, qui m’émeut, qui m’intrigue, pour le développer. Assez souvent, je dois reconnaître que mes idées partent d’une déception de lecture ou de spectateur. Une histoire qui partait bien et dont le traitement me laisse perplexe, c’est souvent l’occasion de me l’approprier pour réfléchir à la rafistoler à ma façon. Des habitudes “spéciales écrivain” ? Pas vraiment non plus. Mon habitude la plus ancienne, c’est celle-là : penser à mes histoires tout le temps, à chaque instant. Je les vois comme de petites plantes en devenir, qui poussent chacune à son rythme, parfois effréné, parfois paresseux. Avec le temps, cela dit, je prends de plus en plus en main ma façon de m’organiser. Je suis à présent un plan strict pour construire mon travail, et je sens combien cela m’aide. Dois-tu consommer des psychotropes pour écrire ? Si oui, lesquels ? Non. Je n’ai aucun vice. Ni drogue, ni alcool, ni rien du tout. L’imagination reste, de très loin, ma drogue à moi. Elle m’a toujours semblé plus puissante que tout. Es-tu du genre à écrire toute la journée en robe de chambre et à te laver une fois par semaine ? Heureusement pour moi, j’ai femme et enfants pour me rattacher à la réalité et m’imposer un semblant de vie sociale. Sinon, en effet, je passerais mon temps dans un état de délabrement physique avancé. Cela dit, pour leur rendre totalement justice, c’est aussi leur présence qui justifie que j’écrive. Quand j’écris, je me dis souvent que c’est une façon de me présenter, humblement et sans fard, devant mes enfants. Un jour, peut-être, liront-ils ce que j’ai écrit, et comprendront-ils pourquoi j’ai toujours peiné à vivre dans la réalité. Et peut-être me pardonneront-ils. As-tu un stylo fétiche ? Oh que oui. Je suis très matérialiste, j’adore le papier, j’adore les stylos, j’adore le bruit de la plume qui gratte. Malheureusement, je souffre de difficulté à écrire à la main. J’écris terriblement lentement, et j’ai rapidement des douleurs importantes. La crampe de l’écrivain, on appelait ça autrefois. Depuis très jeune, j’écris au clavier. J’ai commencé sur les machines à écrire au bureau de ma mère, et puis la technologie a suivi. A présent j’écris presque aussi vite que je conçois mes phrases, et mes doigts me semblent un correct prolongement de mon cerveau. De plus, j’ai l’habitude de retravailler immédiatement mes phrases et mes paragraphes. Ce serait très difficile sur un papier. Que préfères-tu dans l’écriture ? La conception. Imaginer, encore et toujours. Mais j’adore aussi la phase de réflexion formelle. J’ai une passion pour l’innovation (ou du moins la recherche) formelle. Choisir la meilleure façon d’envisager une histoire, par la bouche de quel personnage, selon quel plan, c’est vraiment passionnant et ça détermine toute la suite. Enfin, bien sûr, j’aime avoir écrit. Y a-t-il une chose que tu détestes par-dessus tout dans l’écriture ? Retravailler. Je déteste ça. J’ai l’impression de perdre mon temps. Je sais que c’est incontournable, mais ça me déplaît. As-tu déjà été frappé du syndrome de la page blanche ? Le redoutes-tu ? Pas du tout. J’ai plutôt le syndrome des pages à écrire. Parfois, faire le point sur toutes mes idées en cours me donne le vertige, et je me rends compte que je n’aurai pas assez d’une vie pour toutes les écrire, n’en eussé-je plus une seule nouvelle désormais. En revanche, il est vrai qu’écrire est fatiguant, parfois même éprouvant, et comme beaucoup d’écrivants, j’ai parfois tendance à procrastiner. Ce qui est idiot. Quand on veut écrire, il faut juste écrire, quitte à balancer aux ordures le premier quart d’heure de travail, en le considérant comme un échauffement. As-tu une méthodologie particulière pour écrire ? Oui. De plus en plus complexe, de plus en plus structurée. Je commence par laisser le temps à l’idée de germer, puis de se trouver une forme qui m’enthousiasme. Puis, quand tout me semble prêt, je rédige une notice d’intention, sorte de bric-à-brac dans lequel j’indique tout ce qui motive l’écriture de ce roman ou de cette nouvelle. Puis je rédige un synopsis, dans lequel je présente l’histoire en détail, chapitre par chapitre, environ au 1:5ème. Ensuite, je rédige les documents annexes, les fiches personnages, tous les documents dont j’aurai besoin pour tout connaître de l’environnement de mon histoire. Et enfin, j’écris. J’ai oublié de mettre que quelque part durant les premières phases, je me documente, en général beaucoup, et plutôt de plus en plus. Merci Bouffanges. Nous allons finir par quelques questions concernant tes écrits découverts dans ce numéro : Tu as été sélectionné pour ce cinquième numéro avec ta nouvelle Zugzwang, quelle est sa genèse ? Je crois me souvenir que le principal point était l’envie d’écrire une histoire dont vous êtes le héros, à la façon de ces romans qu’on lisait dans les années 90. Puis je suis tombé sur ce terme, Zugzwang, et le motif s’est présenté. J’ai voulu parler des enfants Asperger, de leur sensibilité, de leur inadaptation. Et pour parfaire le tout, pour entrer dans la peau du personnage, ce Louis pour qui toutes les règles auquel il s’astreint semblent parfaitement logiques et légitimes, je me suis imposé un nombre de mots précis pour chaque micro-chapitre (64, 256 ou 512 mots selon les chapitres). Je crois que cette nouvelle n’est pas très lisible, assez médiocre par de nombreux aspects. Mais elle m’est particulièrement très chère. Tu nous présentes ton roman Triumvirat, peux-tu nous raconter une petite anecdote concernant un de tes personnages, un lieu, ton roman en lui-même… ? Une anecdote, tiens… J’ai reçu assez vite nombre de critiques qui s’élevaient contre mon personnage central, Jacques, que beaucoup ont trouvé
Interview Bouffanges #3
Bouffanges ayant déjà répondu à une interview « classique » et à un « portrait chinois », nous lui posons quelques questions sur ses lectures. Merci à lui. – Quel est le livre qui t’a le plus effrayé ? Je lis peu de littérature effrayante, donc il m’est difficile de répondre. J’ai bien dû lire quelques Stephen King dans mon adolescence, mais à vrai dire, ça ne m’a pas plus marqué que cela. En revanche, j’ai lu quelques livres très réalistes, dont on ne peut pas vraiment dire qu’ils m’ont effrayé, mais plutôt horrifié. Je pense notamment aux Bienveillantes de Jonathan Littell, qui décrit comment un Allemand lambda se retrouve peu à peu amené aux pires atrocités durant la Seconde Guerre mondiale. – Le livre qui t’a fait pleurer ? Oh là ! J’ai la chougne facile, alors les livres qui m’ont fait pleurer se comptent par dizaines. Le premier à mon esprit est évidemment Oscar et la dame rose d’E.E. Schmitt, mais avant lui il y a eu Cyrano de Bergerac, et avant lui Le Petit Prince. – Quel livre ou auteur t’a donné l’envie d’écrire ? Mon envie d’écrire ne relève pas du mimétisme, mais d’une imagination débordante, qui m’a conduit très jeune à inventer plein d’histoires, puis à les mettre en mots. Après, les auteurs que j’admire me donnent bizarrement plutôt envie d’arrêter d’écrire. Lire une nouvelle de Borges, un roman de Camus, un essai de Pierre Bayard, c’est autant de raisons de se sentir inutile. – Ton livre de chevet ? Sans nul doute, les Œuvres complètes de Borges, dans les éditions de La Pléiade. Bien que finalement assez réduite, la littérature de Borges me semble infinie, aux implications illimitées. – Le livre que tu as le plus lu, relu et re-relu ? Ben, le même. Je relis une nouvelle de Borges tous les 3 mois environ. En dehors de ce livre, je relis assez peu. – Si tu ne devais en garder qu’un seul ? Re-ben-le-même. – Et le livre ou l’auteur que tu n’as pas supporté ? Je supporte tout le monde. Les livres que je n’apprécie pas, je les referme, et ils trouvent d’autres lecteurs. Nul besoin de ressentir de haine. Cela étant, j’avoue détester le sabotage, et j’éprouve parfois de l’amertume envers certains auteurs qui ont prouvé l’étendue de leur talent et qui se mettent à produire de l’insipide à la chaîne. Merci Bouffanges. Nous allons finir par quelques questions concernant tes écrits découverts dans ce numéro : Tu as été sélectionné pour ce quatrième numéro avec ta nouvelle Les androïdes fantasment-ils d’orgasmes électriques ?, quelle est sa genèse ? Je ne sais plus exactement. J’avais en tête une vague idée d’androïdes qui rendrait hommage à Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques de P.K. Dick. Et quand j’ai constaté que le numéro 5 sortirait presque en même temps que le nouveau Blade Runner, je me suis dit que c’était le moment de la mettre sur l’établi. Parallèlement, depuis les débuts de L’Indé Panda, je prends un plaisir certain à tenter des choses, à sortir de ma zone de confort, et j’adore notamment détourner la littérature de genre. Bien que souvent dénigrée, la littérature de genre offre un terreau fertile, pour peu que l’on prenne la peine de jouer avec ses outils. J’avais l’idée de me frotter à la littérature érotique, mais pour y trouver un intérêt il me fallait un enjeu. J’ai donc décidé de mêler les deux projets, et d’ajouter un défi : écrire une nouvelle érotique à la chute féministe. Je ne sais pas si c’est vraiment réussi, mais j’ai bien rigolé, c’est toujours ça de pris. Tu nous présentes ton roman Rodden Eiland, peux-tu nous raconter ce qui t’a inspiré ? Rodden Eiland est un peu dans la même idée que cette nouvelle : détourner la littérature de genre. Quoi de plus codifié que la robinsonnade ? Depuis Robinson Crusoe, jusqu’à Prisonniers du paradis, en passant par Sa Majesté des mouches ou Vendredi et la vie sauvage, on retrouve une structure narrative très commune, des enjeux très proches. J’ai essayé à mon humble niveau de renouveler certains aspects du genre. Le point de départ est cette conviction qui m’habite depuis très petit : il n’est nulle réclusion qui m’effraie véritablement, pourvu que j’aie un stylo et du papier. On n’emprisonne jamais l’imagination. Vous pouvez retrouver Bouffanges sur Facebook. Les androïdes fantasment-ils d’orgasmes électriques ? est disponible dans L’Indé Panda no4. Découvrez Rodden Eiland sur Amazon.
Interview Bouffanges #2
Bouffanges ayant déjà répondu à une interview « classique » , il va se prêter au jeu du portrait chinois. Merci à lui. Si tu étais un style ou un genre littéraire ? La littérature ergodique, qui regroupe les textes qui exigent du lecteur qu’il fournisse une part du travail, qu’il devienne acteur de sa lecture. Si tu étais un art ? Je ne peux pas choisir entre les arts. Choisir, c’est renoncer, et je ne pourrais renoncer ni à Hector Berlioz, ni à René Magritte, ni à Jorge Luis Borges, ni à Camille Claudel, ni à Christopher Nolan, ni aux artistes de cirque ou aux danseurs ; je ne pourrais renoncer à rien de ce qui essaie d’embellir le monde. Si tu étais un livre ? Fictions, de Jorge Luis Borges. Une révélation vers 18 ans, et depuis, il ne se passe pas six mois sans que je relise l’une ou l’autre des nouvelles qui composent ce recueil. Si tu étais une émotion ? Le vertige. Cela peut m’arriver à la lecture d’un texte particulièrement puissant (mettons La Bibliothèque de Babel de Borges, par exemple), lors de l’apprentissage de notions très inadmissibles (je pense à certains pans de la physique notamment), ou même simplement lorsque je construis mes histoires et que, soudain, dans le désordre apparent des idées, tout semble parfaitement s’emboîter. J’adore cette sensation, cette émotion fugace. Si tu étais un animal ? Le hérisson. Potentiellement piquant, mais seulement si on le touche. Fait sa vie sans demander rien à personne. Relativement associable, sans pour autant être malaimable. Si tu étais un végétal ? Un arbre, n’importe lequel pourvu que ce soit un feuillu. Un cerisier, un chêne, un platane, n’importe quoi dans lequel les enfants puissent grimper et dont ils puissent utiliser les fruits pour au choix, se nourrir, jouer ou s’émerveiller. Si tu étais un sens ? Qu’est-ce que c’est que cette question ? En filigrane, ça revient à me demander desquels je pourrais me passer… J’imagine que, si je gardais mon esprit parfaitement intègre, je pourrais accepter de me passer de tous ; ou du moins, je ferais comme tous ceux qui sont dans cette situation, je ferais avec. L’odorat je n’en ai déjà presque pas… Le goût, admettons… L’ouïe, ça commencerait à me gêner sérieusement… La vue, certes j’ai la vue perçante d’une taupe, mais quand même, ça peut servir… Le toucher, si on considère que c’est grâce au toucher qu’on peut écrire, alors je garde celui-là. Merci Bouffanges. Nous allons finir sur les deux questions habituelles concernant tes écrits découverts à ce numéro : Tu as été sélectionné pour ce troisième numéro avec ta nouvelle « Citius Altius Fortius », peux-tu expliquer sa genèse ? J’ai découvert il y a quelque temps au hasard d’un article l’histoire de Peter Norman, le « Blanc sur le podium » des JO de Mexico ’68. J’ai été extrêmement ému par le sort de cet homme, retenu par l’histoire comme celui qui n’avait rien à faire là, qui représentait presque l’oppresseur blanc au milieu des deux Noirs qui levaient humblement le poing pour protester ; et qui pourtant avait pris une part non moins grande qu’eux à cet acte historique. J’avais envie d’écrire sur ce sujet, non pour parler de l’égalité ou de racisme, mais plutôt pour évoquer ce moment très intime, capital, cet instant durant lequel un homme doit choisir son destin, sur une pulsion. Carlos et Smith, en lui posant la simple question « crois-tu en les Droits de l’Homme », l’ont contraint à prendre parti. En répondant immédiatement « bien sûr », Norman a scellé son destin. C’est le même processus qui a nourri l’acte de résistance de milliers d’hommes et de femmes face à l’oppression, quelle qu’en soit la forme, et c’est ce que je voulais décrire. J’ai passé des dizaines et des dizaines d’heures à me documenter pour ne pas trahir les psychologies de chacun, pour tenter de leur être le plus fidèle possible. Certains trouveront que cette nouvelle est un peu de la triche, puisqu’elle fait peu appel à l’imagination, mais se contente de s’appuyer sur des faits réels. Je vous prie de croire que c’est pourtant la nouvelle la plus délicate qu’il m’ait été donné d’écrire. L’imagination pure n’a pas de borne ; rendre hommage à des hommes de chair et d’os, c’est une autre paire de manches, et en quelque sorte, une bien plus grande responsabilité. Tu nous présentes ton roman « Zombies », peux-tu me raconter ce qui t’a inspiré ? Eh bien, voilà, je l’espère, un exemple de texte ergodique. Dans une France en tout point semblable à la nôtre, se passe un étrange phénomène : les morts reviennent à la vie. Enfin, à la vie… Mais à la différence des zombies de Roméro et consorts, les miens ne sont absolument pas belliqueux. Ils n’aspirent qu’à reprendre le cours de leur existence, paisiblement. Le texte se découpe en de multiples fragments de publications, de réunions téléphoniques, de témoignages divers et variés, mettant en scène des personnes qui cherchent chacune à tirer profit de la situation ou à se défiler des responsabilités. La narration est donc totalement impersonnelle, et il n’y a pas vraiment de personnage principal, ou alors ce personnage principal est la collectivité zombie. Soin est laissé au lecteur de se faire son idée sur la situation, d’en juger les aspects et de décider de sa position. Vous l’aurez compris, ce texte écrit il y a plus de deux ans est une parabole de l’arrivée des réfugiés dans notre pays. Je ne cherchais ni à donner de leçon, ni à imposer une vue, mais simplement à me faire le témoin du brouhaha de la société dans laquelle nous vivons et qui ne fait que substituer à des questions fondamentales des controverses superficielles. Vous pouvez retrouver Bouffanges sur sa page Facebook. « Citius Altius Fortius » est disponible dans L’Indé Panda no3. Découvrez « Zombies » sur Amazon.
Interview Bouffanges
Au tour de Bouffanges de répondre à nos questions. Merci à lui. Tu as été sélectionné pour ce premier numéro avec ta nouvelle « Votez Blanc ! », peux-tu expliquer sa genèse ? Elle date de 2014, si je me souviens bien. Un ami à moi, écrivain, s’était vu commander une nouvelle sur le thème « l’élection présidentielle 2017 ». Il avait accepté par faiblesse mais peu envie d’écrire sur le sujet. J’avais cette idée qui me trottait dans la tête depuis longtemps, alors je lui ai proposé d’écrire en parallèle, chacun la sienne, pour le motiver. Il a d’ailleurs eu la gentillesse à l’époque de la faire suivre à l’éditeur en question, qui l’avait initialement retenue pour publication, pour ne finalement jamais donner suite… Elle est restée dans les cartons depuis, et je l’ai ressortie pour l’Indé Panda. Elle a un peu vieilli, certains partis pris sont déjà périmés, comme la candidature de Cécile Duflot, ou le fait que Bayrou se présente parallèlement à Juppé, j’avais présumé que Hollande ne pourrait pas se représenter, mais mon pari sur Martine Aubry semble moins clairvoyant. Au total, tout cela importe peu, je pense que les lecteurs auront compris que mon propos ne vise aucun politique en particulier, mais le système dans son ensemble. Plus à l’aise dans un registre particulier ? De quoi aimes-tu parler dans tes histoires ? Je ne sais pas si l’on peut parler de registre. J’aime toucher à tout, à tous les genres, et notamment détourner des thèmes, comme dans Zombies, mon premier roman, qui ressemble à tout sauf à une histoire de zombies habituelle. A vrai dire, j’aime surtout construire les histoires, et leur chercher une forme originale. Dans Votez Blanc comme dans Zombies, j’ai choisi de rassembler des extraits divers et variés, de journaux, d’émissions, de discussions, etc. Le but est de mettre entre les mains du lecteur des éléments objectifs, bruts, pour lui permettre de se faire sa propre idée, comme il aurait à le faire dans la vie de tous les jours, sans chercher à lui imposer le point de vue de l’auteur ou du narrateur. Dans Triumvirat, la narration est un peu plus classique, mais je l’ai entrecoupée d’articles de journaux, de traités de stratégie, d’extraits des mémoires de certains protagonistes, de manchettes wikipedia, etc. Je suppose que c’est ce qui me ressemble, cette façon un peu puzzle d’organiser les choses. Quand et comment as-tu commencé à écrire ? Te rappelles-tu ta première histoire ? Dès que j’ai pu. Et encore, si l’on intègre dans l’écriture tout ce qui est en amont, à savoir la conception des histoires, je suppose que ça a commencé presque tout de suite. Ma première histoire écrite, je devais avoir six ou sept ans, je n’en ai aucun souvenir, à part que ça parlait de huskies et d’un crêpier qui vendait des « crêpes Z ». Parce que j’aimais bien la lettre Z, va savoir pourquoi. Je donnerais cher pour remettre la main sur ce cahier, mais je suis tellement désordonné que c’est perdu d’avance. Quel est ton rythme d’écriture ? Tout dépend ce qu’on appelle écriture. Si l’on intègre la phase d’imagination, à peu près tout le temps. L’imagination est en veille permanente, et tout est propice à un début d’histoire. Ça part souvent d’un film ou d’un livre dont j’ai apprécié le départ et dont la suite m’a déçu. Je brode, et au final je m’approprie l’idée qui bien souvent n’a plus rien à voir avec le point de départ. Certaines histoires se montent en quelques jours, d’autres attendent leur heure depuis vingt ans, sans que je les oublie. Je navigue entre toutes ces idées, comme des plantes qu’on arrose patiemment. Pour en revenir à la question, si l’on parle des mots couchés sur le papier, c’est assez variable. Depuis deux ou trois ans, je me suis discipliné, et j’écris rarement moins de 2000 mots par semaine, je pense. J’essaie d’écrire un peu tous les jours, mais je n’y arrive pas toujours. Quant à la cadence, c’est très variable. Quand je sais parfaitement ce que j’ai à écrire, le rythme de croisière avoisine 2000 mots à l’heure; quand je suis englué, ça peut vite descendre à quelques centaines de mots. Comment construis-tu ton travail ? De façon assez classique. Je laisse mûrir l’idée, parfois trois jours, parfois vingt ans. Je mène ma documentation en parallèle. Puis quand tout ça a bien fermenté, je balance sur le papier ce que j’appelle une notice d’intention. Elle se découpe en plein de chapitres, pas toujours très organisés. Le plus important : une phrase, courte, pour décrire le projet le plus simplement. Il m’est arrivé d’écrire un paragraphe de vingt lignes pour l’expliquer ; c’est rarement très bon signe. Plus la phrase d’intention est courte et limpide, plus il est facile de s’y référer par la suite pour être sûr de ne pas s’égarer. Puis un long fourre-tout où je m’épanche sur mes motivations, pourquoi le projet m’est cher, d’où il provient, etc. J’ajoute un paragraphe pour recenser toutes les références qui approchent de près ou de loin mon idée, pour ne pas oublier de m’en démarquer, ou au contraire d’y faire des clins d’œil. Le but est que le plus de choses possibles soient délibérées. Enfin, un résumé de l’histoire et de ses personnages. Tout ça peut prendre 5000 mots environ. Une fois cela fait, je m’attache à ce que j’appelle le synopsis. Il s’agit du déroulé de l’histoire, chapitre par chapitre. Parfois, c’est une description lapidaire, parfois c’est presque rédigé, en fonction de l’importance du chapitre. Pour mon roman en cours, le synopsis faisait 15 000 mots, pour un roman qui en comptera seulement 60 000 au final. C’est donc déjà une jolie maquette au 1:4. Mais quand on a ça sous le coude, la rédaction est incroyablement plus aisée. Et puis, enfin, la rédaction. Ça ne représente guère plus de la moitié du boulot, dans mon processus actuel. Enfin, pour la totalité du processus, ça peut aller de 3 ans pour Triumvirat, à 3 mois pour Zombies. Le projet